Epilepsie

Notion de double: Tout le monde est confronté à la problématique du double. Chez l’épileptique, la crise est un moment d’amnésie, d’Ab-sens (Qui n’a pas de sens). Le sujet épileptique demande aux spectateurs de rendre compte de la gémellité, chose qu’il ne veut pas voir. Pour lui existe dans la réalité un Moi qu’il connaît, qu’il peut voir. Mais existe aussi un double, un non-Moi qu’il ne peut pas voir puisque l’amnésie lui cache ce non-Moi de la crise. Le mot “double” prend alors plusieurs sens. C’est celui qui est étrange(r), non-familier. C’est celui qui pourrait lui appartenir mais qui n’est pas lui. S’il y a eu gémellité réelle et mort intra-utérine, la crise épileptique rejoue la quête perpétuelle, la recherche de ce mort que l’épileptique en crise tente de faire revivre.

L’épileptique et la problématique du double: (Extrait de la “Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie” n° 2, 1984). Ce travail résulte de l’élaboration d’un travail en commun au cours d’un séminaire consacré à la psychothérapie des épileptiques. Ses auteurs sont: H. BEAUCHESNE; G. DIEBOLD; G. GRATADOU; A. JARNIOU; Th. MAILLEFAUD.

Laboratoire de psychologie pathologique, 18 rue de la Sorbonne, 75005 Paris. L’épilepsie est une maladie à la fois connue comme redoutable dans bien des peuples depuis l’antiquité et méconnue actuellement car elle valorise peu les propos scientifiques et détruit bien des illusions. L’épileptique quant à lui, est-il reconnu? C’est encore moins sur. Ses crises menacent l’image qu’il a de lui-même. L’épileptique en perdant connaissance connaît sa crise par les autres qui lui attribuent un sens qu’il n’a pas donné. Dans un système d’interaction complexe, la crise paraît tantôt répondre à une problématique du sujet, tantôt à une problématique familiale. Malgré les explications sociales, l’épileptique ne se perd-il pas, ou bien peut-il se retrouver une identité dans un complexe jeu de double? Ne retrouve-t-on pas une caractéristique de la relation primordiale avec la mère, entre une mère calmante et un enfant calmant? La psychothérapie des épileptiques graves montre la complexité dynamique des problèmes. Dans ces cas, la crise s’accompagne de troubles de la personnalité reliée dans un système d’interactions.

Monique

Elle a 23 ans. Physiquement – et cela est important pour l’image que les autres lui renvoient d’elle-même – rien ne la distingue des jeunes femmes de son âge, sauf peut-être une pâleur du visage et une blancheur de peau inhabituelles. Son mode d’existence, essentiellement revendicatif, quasi syndical, lui donne une certaine consistance et attire l’attention sur elle, bien que son discours ne parvienne pas à déboucher sur une véritable conduite organisée. Elle existe par ses revendications à propos des faits quotidiens, des grandes questions, de l’identité, du rôle des malades dans la société, de la place des enfants dans la famille… Sa parole est de l’ordre de l’entre-deux, entre la plainte pouvant attirer la pitié et la contestation franche, percutante et efficace. Elle est les deux à la fois, sans être vraiment ni l’un ni l’autre.

Tour à tour, au cours de l’évolution de sa socialisation, cette double attitude l’a aidée puis desservie. N’étant ni l’un, ni l’autre, au bénéfice du doute, elle s’est conciliée des regards bienveillants, mais parfois risquant trop de devenir soit pitoyable, soit contestataire, elle s’est faite violemment rejeter. Le thème principal de ses revendications est de “ne pas être considérée comme débile“, étiquette qui lui fut précocement collée sur le dos par les médecins, ses parents, sa fratrie et quelques autres. Etiquette fausse mais que l’échelle de mesure de l’intelligence (WAIS) ne parvient pas vraiment à infirmer en la situant à la limite supérieure de la catégorie “normal faible”. Cette nouvelle bascule autorisée par la double position sur l’échelle d’intelligence provoquera son placement en Centre d’Aide par le Travail. Mais elle va s’empresser de contester l’exploitation dont elle fait l’objet et les conditions de travail aberrantes pour une épileptique. Rompant son contrat, elle obtient son retour dans un service spécialisé, tout en demandant que sa nouvelle adresse ne soit pas communiquée à ses parents, afin qu’ils ne puissent ni la retrouver ni agir sur elle.

A son retour dans le service, elle devient le bon objet qui flatte le narcissisme de l’équipe en lui attribuant un rôle réparateur. L’équipe est sensible à ce message la constituant comme meilleure que ses parents. D’autre part, la vitalité donne à Monique une place de choix auprès des autres malades. “Les filles“-comme elle les nomme- trouvent effectivement en elle une sorte de leader et un modèle d’identification.

Elle participe activement au groupe de psychothérapie par l’expression et le jeu de rôle psychodramatique, non sans modifier cependant le cadre proposé. Elle induira une transformation des séances de jeu et d’analyse, en discussion générale sur le vécu de sa maladie par l’épileptique et infléchira la dynamique relationnelle vers un règlement des conflits internes au groupe. En elle-même, l’attaque contre le cadre institué paraît signifiante du processus mis en jeu. C’est d’une certaine façon le ferment des effets thérapeutiques en terme de construction, au sens où l’entend S. VIDERMAN (“La construction de l’espace analytique“, Dunod, 1970).

– On laisse tomber un enfant, un enfant se laisse tomber –

Depuis quelques séances, le travail du groupe est centré sur le fait de “laisser tomber un enfant”. Ce thème à double sens, figuré dans l’abandon et réel dans la chute au cours des crises, n’est jamais formulé clairement mais son ambiguïté culmine avec l’évocation par les filles de l’impossibilité à exercer les professions qu’elles ont le plus à cœur: nourrice, gardienne d’enfants, assistante maternelle, etc. “Et si on fait une crise en portant un enfant dans les bras?”. La reviviscence des expériences archaïques personnelles, dont la charge affective était amortie par la tranquille assurance du groupe était peu à peu mise à jour, exprimée, discutée, analysée. “Et quand un enfant fait des crises, qu’il tombe, sa mère le laisse… On se retrouve ici…” L’hypothèse de la chute au cours d’une crise comme représentation symbolique du “laisser tomber” primaire transmis par une mère qui n’aurait pas été “suffisamment bonne” (WINNICOTT), ne fut pas envisagée, à ce stade de l’évolution du groupe.

-Du multiple à l’identité, en passant par le double 

Le groupe thérapeutique en était là quand se produisit pour Monique l’étape décisive qu’il nous faut re-situer dans la globalité systémique de son environnement: le groupe thérapeutique, le groupe des malades, le service, le pavillon et peut être l’institution. L’ensemble constituant un emboîtement des “co-Soi” où son Moi est projeté mais diffracté et épars, en morceaux, sans qu’il soit possible de trouver/créer son unité identifiante, son identité. La classique réunion, dite de synthèse, fait converger sur son cas les préoccupations des divers intervenants. L’équipe note avec insistance que Monique a un blocage corporel au niveau du bassin dont les signes sont manifestes dans toutes ses activités. Cette perception/sensation imprègne suffisamment l’image de la silhouette qu’elle laisse dans la mémoire de chacun, pour que ceux et celles qui s’occupent d’elle s’interrogent sur la signification de cet habitus corporel étrange. L’association avec le noyau hystérique de sa personnalité permet une certaine élaboration évoquant les tabous sexuels.

Il revint en mémoire à l’équipe éducative que, d’abord par le passé, puis plus récemment, Monique a eu un comportement suicidaire peu commun. Elle agissait toujours très discrètement et quand on ne s’y attendait jamais, par auto strangulation à l’aide de divers procédés: avec le flexible de la douche, avec des lanières, etc. Comme frappées d’une amnésie (fort compréhensible), ces scènes donnèrent lieu à une ré-évocation laborieuse et angoissante. Les éducatrices ont insisté sur leur effroi lors de la découverte de Monique le visage violacé (cyanosé). Les éducateurs ont pris une position plus défensive. Le caractère trouble lié à la sexualité fut véhiculé par une série d’associations conduisant à l’idée d’une strangulation en tant que stimulant de l’excitation. Si chez l’homme le lien entre la strangulation et l’érection est facile, si, dans la surexcitation des sens, ce flirt entre la mort et l’amour est quelque peu familier, du moins au niveau fantasmatique, devant l’attitude de Monique nous sommes restés désemparés par la bizarrerie du fait, dont la densité et la plénitude étaient autant chargées de vie que de mort.

Ce n’est que plus tard, en réfléchissant à l’étrangeté de la personnalité de Monique, qu’une deuxième série d’associations permit d’y voir plus clair. Cette strangulation itérative jusqu’à la cyanose devait avoir un précurseur, une strangulation originaire et traumatique que mimait le comportement suicidaire, de façon répétitive et incompréhensible. L’hypothèse d’une strangulation provoquée par le cordon ombilical lors d’une naissance difficile, fut confirmée par le dossier médical. Ceci évoque la légende de la naissance d’Héraclès et de son jumeau Iphiclès, Héraclès étant le représentant mythique de la maladie épileptique. Un mois dut s’écouler avant qu’il ne soit possible de partager cette réflexion avec l’équipe. Pendant ce temps, le comportement de Monique se modifia sensiblement. On nota une amélioration et un assouplissement des relations. La rigidité corporelle fit place à une mollesse inhabituelle allant jusqu’à un avachissement de la stature. Monique adopta fréquemment une attitude allongée, voire alanguie sur les banquettes de la salle commune du pavillon. Elle fut même capable d’envisager sa sortie pour vivre avec d’autres filles dans un appartement en ville. C’est dans cette période que se produisit la séance de psychothérapie déterminante.

D’une voix fortement nouée, semblant se référer aussi bien à ce qu’elle avait pu entendre de la part de ses parents qu’à des éprouvés corporéïsés intenses, elle se mit à parler des complications de sa venue au monde. Elle a eu une naissance difficile et prématurée (7° mois). Elle évoqua assez confusément les bébés derrière les vitres des couveuses et la séparation brutale avec la maman; les peurs et les angoisses qu’elle ne puisse survivre à cause de la strangulation par le cordon. Il semble que ces peurs manifestées et exprimées à plusieurs reprises par l’entourage familial pendant son enfance, résonnaient au plus profond d’elle même. Réactivée, ici et maintenant dans une envolée régressive, contenue par le groupe et par l’espace psychique du thérapeute utilisé comme écran projectif grâce aux élaborations préalables, la poussée inconsciente de Monique trouvait dans cette catharsis un autre chemin que l’agir. Après cette évocation d’une densité émotionnelle exceptionnelle, l’épuisement gagna le groupe et un long silence maturatif s’en suivit. Les jours suivants, Monique allait de mieux en mieux, aucune crise particulière, aucune conduite suicidaire ne fut signalée. A plusieurs reprises Monique, éprouva le besoin de parler de l’histoire de sa naissance et des contenus imaginaires transmis par ses parents. La répétition prenait l’allure d’une ré appropriation du passé et banalisait les événements au point d’être exprimable en dehors de l’espace thérapeutique. La tonalité agressive à l’encontre des parents -et des substituts parentaux- allait diminuant. Peu à peu s’amorçait une réflexion sur un projet solide de sortie, comme si une deuxième naissance sans risque d’étranglement ou d’étouffement était enfin rendue possible!

En quelques mois le problème fut résolu. Elle parvint à construire une relation de co-étayage avec sa meilleure amie, considérée comme son double. Toutes deux partirent s’installer en ville avec l’appui d’une famille d’accueil. Leur épilepsie s’est définitivement stabilisée avec un léger traitement. La relation à deux s’est maintenue durant plus d’une année, puis s’est effondrée avec la décompensation de la collègue de Monique, qui à son tour décompensa. Après un bref séjour à l’hôpital elle a retrouvé son autonomie et son individualité en travaillent au pair (!) dans une famille ayant des enfants. Depuis sa sortie (cela fait maintenant 3 années) elle est toujours restée en relation avec le service qui, à chaque fléchissement dépressif, l’aide à lutter contre son désir de régression. Régulièrement, par lettre, l’équipe éducative la maintient à distance, et lui signifie tout l’amour qu’elle mérite en se réalisant si bien toute seule dans la vie.

Héraclès

La mythologie permet de mieux appréhender cette histoire. Héraclès, archétype mythique de l’épileptique, est sans cesse empêtré dans des doubles qui, s’ils n’ont pas attiré l’attention, éclipsés qu’ils étaient par les très voyants travaux, nous semblent pourtant être un des aspects essentiels du mythe d’Héraclès pour ce qui concerne l’épilepsie en tout cas.

– Le cas Héraclès –

Reprenons son dossier. Notre sujet serait issu des amours incestueuses de Zeus et d’Alcmène, en effet le nommé Zeus ne peut prétendre ignorer qu’Alcmène est son arrière petite fille. Nous savons qu’elle est fille d’Alcée, lui-même fils de Persée, lui-même fils de Zeus. Ayant prémédité son affaire, Zeus s’est déguisé en Amphitryon qui était le mari d’Alcmène et comme cette dernière doit ignorer la supercherie, Amphitryon sera le père désigné de l’enfant. Il y a donc deux Amphitryon, deux pères. Puis Zeus déclare que le premier descendant de Persée qui naîtra sera pourvu d’une puissance temporelle sans précédent. C’était compter sans la ténacité rusée de son épouse, la sévère et méchante Héra, qui ne l’entend pas de cette oreille.

Pour contrecarrer les projets de son divin époux, elle s’assure la complicité de la déesse des accouchements, une sienne parente. Cette dernière ralentit la délivrance d’Alcmène et accélère celle de sa cousine, descendante elle aussi de Persée. C’est ainsi que le premier descendant de Persée en ces temps fut Eurysthée, le cousin d’Alcide (alias Héraclès) et de son jumeau Iphiclès qui font leur apparition peu après. Voilà donc notre Alcide (Héraclès) nanti de deux doubles: son jumeau et un cousin né à sa place et bénéficiant de la place qui lui était destinée car c’est Eurysthée qui aura le pouvoir temporel que Zeus avait promis. Eurysthée sera roi de la très puissante ville de Tyrinthe.

Mais la colère d’Héra est profonde et, désireuse de faire disparaître le divin bâtard, elle envoie deux serpents rayés qui ont pour mission d’étouffer au berceau Alcide (Héraclès) et Iphiclès. Cependant, doué d’une force herculéenne, avant d’en avoir reçu le nom, le petit étouffe les serpents jumeaux. L’enfant vivra avec deux doubles, deux pères et même deux mères. En effet, les destins avaient prédit qu’Héraclès serait immortel à condition de téter le lait d’Héra. Hermès, qui avait déjà trempé dans l’affaire en tant que sosie de sosie, déploie à nouveau ses ruses et profite du sommeil d’Héra pour mettre le bébé au sein de la marâtre inamicale.

Sans doute celui-ci était-il goulu, ou déjà denté et désireux de prendre revanche; en tout cas Héra se réveille en sursaut et rejette le bambin tandis que jaillit une giclée de lait dont naîtra la voie lactée. Cette traînée de lait témoigne que la tétée a eu lieu et voilà Héraclès nanti de deux mères: Alcmène et Héra. Son nom d’Héraclès est tiré de celui d’Héra, il marque que son destin et ses travaux doivent servir à la gloire d’Héra. Du même coup, il est nanti de deux noms: son nom d’Alcide le rattache à sa mère réelle et par elle à son grand père Alcée. Le second, résultant de ce baptême lacté, le lie à Héra. Ses deux noms le rattachent aux femmes dans une désignation strictement matrilinéaire.

Rien ne le rattache à ses pères sans doute parce que l’un ne l’est pas et que le second ne peut pas être nommé bien que tout le monde sache qui il est: Secret de polichinelle. Double père, double “double” et double mère, voilà une position bien embrouillée d’autant plus confuse que ce système de duplication ne laisse à Alcide que les places qui ne sont pas les siennes:

·   Le père qu’on lui attribue n’est pas le vrai.

·   La mère dont il porte le nom n’est pas la sienne.

·   La place qu’il occupera n’est pas celle qui lui était réservée, elle a été prise par Eurysthée, son contraire exact, aussi peureux qu’Héraclès est téméraire, aussi installé qu’Héraclès est errant, aussi retors qu’Héraclès est naïf. Il sera le commanditaire pervers d’actes commis par un Héraclès agissant.

– De l’image structurante au double étrangement inquiétant –

La découverte de soi-même dans le miroir est pour l’enfant un moment des plus structurants. Devenu capable d’une distinction: Moi/non-Moi, il appréhende dans la glace un double incomplet, une image orthopédique de l’aspect extérieur, de son corps. A l’inverse, FREUD nous montre que la non reconnaissance de soi même s’accompagne d’un sentiment d’inquiétante étrangeté. Nous savons que Freud reconnaissait chez le spectateur d’ une crise d’épilepsie l’existence de ce sentiment d’inquiétante étrangeté. L’épilepsie réactive les terreurs primitives. Les crises sont spectaculaires, mais elles sont encore plus porteuses de la menace permanente d’une spectacularisation critique de quelque chose d’incompréhensible. Elle est surprenante, un saisissement imprévisible comme la survenue brutale du non-familier (unheimlich). Et comme si les trois thèmes principaux du non-familier, du double et de la mort n’étaient pas suffisants, l’analyse affinée montre que chaque registre de l’épilepsie revêt un caractère étrangement inquiétant: le déroulement mécanique des crises fait du sujet une poupée vivante, la coupure de la fonctionnalité des organes de perception (et pas seulement les yeux) renvoie à la crainte de la castration, la répétition involontaire des ruptures critiques identiques à quelque chose de démoniaque, etc., etc.

C’est plus qu’il n’en faut à une société pour voir dans l’épilepsie tous les germes d’un désordre ethnique et d’agir en conséquence. Les légitimations aberrantes ont de tout temps justifié son exclusion du corps social. Les réactions spontanées dans la rue, au travail et dans la famille confirment l’ampleur des répercussions fantasmatiques. On pourrait dire que la crise d’épilepsie produit en nous ce sentiment d’inquiétante étrangeté en ce qu’elle nous donne à voir en l’épileptique en action un double insupportable de nous même et de lui même.

Il en résulte que nous devrons nous défendre contre ce double intrusif en affirmant très vite que nous sommes tout mais pas cela, scellant ainsi l’exclusion du malade; et que lui non plus n’est pas cela “dans ces moments où il n’est pas lui”, le réintégrant dans la communauté humaine à l’exclusion de ces moments là. Ceci explique peut être que “ces moments là” -les crises- aient toujours été considérés comme n’ayant aucun sens. Néanmoins, le sujet nous a présenté un double et s’il se réserve le droit de ne pas voir quel double il exhibe, il ne nous donne pas le même droit de nous éclipser. On peut alors se demander s’il ne cherche pas à tirer de notre regard, au-delà des dénégations, un reflet de ce qu’il montre sans oser voir.

Comme dit Mélèse : “Je donne un trou, donne moi un cadre”. Cependant, l’inquiétante étrangeté qu’il suscite ainsi aboutit le plus souvent à un refus complet de “voir” chez celui qui était censé le faire, et la crise n’a plus qu’à se reproduire. Il n’est intégré dans la communauté que sous réserve qu’il soit bien entendu que le trou est un trou et le restera.

– Mais qui est donc ce double mystérieux ? –

Nous devons faire un retour à la clinique de l’épilepsie et revenir sur la “fréquence des cadavres dans les placards”. Nous ne pouvons reprendre tout cet aspect sinon en disant que dans bon nombre de cas les psychothérapies aboutissent à la révélation d’une crypte selon la terminologie de N. ABRAHAM et M. TOROK (“L’écorce et le noyau“, Flammarion, 1978).

Dans cette hypothèse, on est frappé par le fait que, comme les maladies de deuil dont parlent ces auteurs, il existerait un lien étroit dans l’inconscient familial entre la mort et la jouissance sexuelle. Coït et mort étroitement liés sont effectivement les fantasmes crus que la plupart éprouvent au spectacle d’une crise. Le double, dans cette hypothèse, pourrait représenter la mort encryptée ou plutôt l’histoire encryptée d’une mort ayant déclenché une jouissance innommable. La scène qu’il joue dans la crise serait alors la représentation simultanée et télescopée des deux événements.Si bien que lorsqu’on répond à l’épileptique: “ce n’est pas toi“, c’est parfaitement vrai, ce double est bien un autre, mort sans sépulture parce qu’on n’a pu en faire le deuil à cause de la jouissance impensable qui se rattachait à la mort.

Revenons au cas Héraclès.

L’autre double de notre héros pourrait être un fantôme encrypté.A cet égard, l’acharnement de Zeus à faire des enfants aux simples mortelles pourrait bien être une tentative de liai son exogamique visant à faire des enfants loin d’une famille, celle des Dieux, qui cachait trop de crimes inavouables dans les placards, ou plutôt ne pouvait plus les cacher car les langues des immortels allaient bon train.

Faire un enfant sous un nom et une physionomie d’emprunt à une banale mortelle pouvait alors être le moyen de libérer à tout jamais sa descendance du poids de ces cadavres.C’était compter sans la nature humaine qui ne supporte pas les morts sans sépulture et qui (si on en croit ABRAHAM et TOROK) les met dans des cryptes susceptibles d’habiter de génération en génération, à leur insu, les porteurs de ce terrible double secret. Le plus terrible crime d’Héraclès fut de tuer ses filles dans un accès critique reproduisant peut être ainsi les funestes exploits de son grand père Cronos: l’infantophage.Le même Cronos avait d’ailleurs châtré son propre père Ouranos.

Dans le cas de l’épilepsie nous n’avons à faire ni à une destruction complète du double ni à une destruction du Moi. L’épileptique trouve une résolution intermédiaire. Faute d’un terme mieux adapté, nous avions proposé le terme d’endoublement pour désigner l’étape la plus archaïque de l’apparition du double, qui se caractérise par un certain degré de confusion interne à l’image au cours de psychothérapies par le dessin. Nous reprenons aujourd’hui le terme d’endoublement en lui donnant une extension plus large qui dépasse le cadre de la simple projection dans l’expression graphique pour atteindre le mode de construction du Moi dans sa globalité. Ce néologisme paraît être une formulation imageante adéquate du processus que nous cherchons à représenter et ce jusque dans la forme de la structuration qui compose le mot: “endo-double“.

Pour être bref, on pourrait dire qu’il s’agit du mécanisme classique du double ayant la même direction et la même forme, mais se déplaçant en sens inverse, au lieu d’être projeté au-dehors, il a été projeté au-dedans, et s’y inscrit irréductiblement. Le mode de résolution singulier que constitue l’endoublement paraît très représentatif de “être un et pourtant deux, deux et pourtant un”. Il n’accède pas vraiment à la constitution d’un double extérieur, identique mais différent (au sens de séparé) de lui. Il ne parvient pas à produire une affirmation de son unicité. Et son entourage lui renvoie toujours une double image de lui même (l’ordinaire et la critique). Il échoue dans la constitution d’une identité, c’est à dire dans le sentiment de la permanence et la continuité de son être au-delà des changements et des transformations divers inhérents à la vie, sans toutefois parvenir à se métamorphoser lors d’une rupture qui serait définitive.

… / …

L’étape de l’endoublement est un précurseur à partir duquel une forme plus structurante va pouvoir se construire. Il serait illusoire de vouloir réduire la crise à une compréhension alors qu’elle s’inscrit dans un ensemble (groupe thérapeutique, institutionnel, familial, social, comme nous l’avons vu dans notre cas clinique), introduisant des surdéterminations. Nous devons insister cependant sur le fait que la crise n’est pas une voie pour la construction de l’identité. Elle n’est pas un symbole, plus un pré-symbole ou une parabole: elle bloque la symbolisation du sujet alors qu’elle est un appel pour le spectateur. L’épileptique,  substitut d’un double mort ou mieux d’un acte et d’un affect qui y est lié, est sensible à tout ce qui réactualise cette problématique. Il a cependant la possibilité de circonscrire la surcharge énergétique dans une décharge critique sans qu’il y ait élaboration d’un deuil: rien n’est reconstruit par la crise même si elle permet de vivre; elle est un compromis agi.

L’utilisation de cette décharge renvoie à un type particulier de la relation précoce mère- enfant: un enfant calmant pour sa mère, une mère calmante pour l’enfant. On retrouve, comme dans beaucoup de comportements addictifs, la multiplication des expériences de satisfaction aux dépens de l’organisation mentale née des autoérotismes. Le néo-besoin, pour reprendre un concept créé par M. FREIN et D. BRAUNSCHWEIG (“la nuit, le jour” PUF, 1975), crée l’illusion de l’a-conflictualité, écartant la menace de castration. Nous retrouvons ces mères d’épileptiques qui tripotent (comme elles disent) leurs enfants, permettant tout au plus l’élaboration d’une “cuirasse musculaire”, sans que se développent les limites par le Soi-sonore. Elles calment des enfants “sans problèmes”, investis en même temps de cryptes. Evoquons le cas de cette autre adolescente, blottie contre sa mère qui raconte des histoires familiales impossibles; elle n’écoute rien, entend et touche. Continuant à coucher avec sa mère, elle fait des crises nocturnes à un rythme de trois par mois. Pendant les séances de musicothérapie, elle entend et se calme, mais si on lui demande de parler ou d’imaginer sur la musique, elle s’exclame: “vous êtes fous, c’est impossible!”. Depuis, elle ne fait plus de crises la nuit; le jour, plus de crises cloniques mais toniques…

L’histoire de ces épileptiques devant maintenir l’illusion d’a-conflictualité, face à une famille qui les désigne comme porteurs de double, se joue dans un double jeu calmant. Cette histoire se prolonge à travers le temps et les civilisations comme dans le mythe d’Héraclès. Toute histoire a sa moralité. Ici elle peut être tirée en thérapeutique. D’un côté, l’on offre aux épileptiques des institutions spécialisées qui risquent d’être une re-duplication de la mère calmante, une bonne institution calmante attendant des nourrissons calmants et calmés. D’un autre côté, on risque d’offrir des “psychothérapies” où les interprétations plaquées à partir de l’idée que le thérapeute aurait de la crise, feraient porter un nouveau “double”.

 

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